Lettre aux participants de la présentation du 13 mars 2019

 

 librairie L’Harmattan

 

 

 

Jean BROUSTRA

 

 

 

 

Chers amis

 Un grave accident de santé concernant mon épouse m’empêche ce soir d’être avec vous.

 

 Jean Nadal, mon directeur de collection, vous parlera de mon livre « Psychoses et Langages, les scènes du dire » avec verve, pertinence et l’amitié qui s’est rapidement établie entre nous. J’ai beaucoup aussi aimé son dernier livre : « La pulsion de peindre ».

 

J’appartiens à cette génération qui a vécu la séparation entre neurologie et psychiatrie. A Bordeaux, avec le professeur Marc Blanc dont j’étais le chef de clinique en 1968-et aussi avec mon grand ami Michel Demangeat- nous avons créé un secteur universitaire de soins psychiatriques et d’accompagnement social dans un territoire bordelais en ouvrant le premier hôpital de jour  en ville. Nous rompions ainsi avec l’écrémage, rejoignant la psychiatrie des champs, selon la belle expression de H.E. et malgré l’hostilité plus ou moins exprimée de certains universitaires. Aujourd’hui ils espèrent bien récupérer cette position d’exception en occupant les pôles d’excellence.

Dans les années 1965, avant la séparation, la clinique universitaire neuro psychiatrique de Bordeaux était très concernée par la phénoménologie en même temps que la relaxation de Shültz (introduite depuis Strasbourg par P.Geissmann) et qui ultérieurement évoluera vers la psychanalyse avec J.Darquey formé à l’école de Sapir.

 

Autour de la phénoménologie des rencontres étaient organisées avec d’autres secteurs psychiatriques universitaires ; tour à tour nous allions les uns chez les autres : Bordeaux (Blanc, Demangeat, Damon, De Boucaud), Lyon (Guyotat) Marseille (Tatossian, Giudicelli), Paris (Pelissier, Parquey) …Nous lisions Husserl, Heidegger, Biswanger, et, en anglais, (avant la traduction) The Divided Self de Laing.

Nous intéressait en particulier l’appréhension de l’autre, la différence entre corps anatomique (Korper) et corps vécu (Leib), nous nous étions passionnés pour « le cas Suzanne Urban » de Biswanger. Puis la psychanalyse fît son entrée par des rencontres avec Anzieu et aussi par Demangeat qui devint un des porte -paroles de L’Ecole Freudienne.

 

Dans les années 1970 j’ai découvert le champ de l’Expression avec Max Pagés, Arno Stern. En 1975 avec Robine et Lafargue nous avons fondé l’Institut Recherche Animation Expression ; ensuite j’ai présidé les ateliers de l’Art Cru à partir de 1986. Plus tard j’ai rejoint Asphodèle (Paris) fondée en par Claude Sternis avec une présidence de dix ans de 2006 à 2016. Ces associations ont développé une pédagogie pour l’animation thérapeutique d’ateliers d’expression.

 

La proposition –engagée auprès des patients de s’exprimer de manière non directive avec des langages différents que le seul langage parlé a été pour nous une expérience fondamentale .Les ateliers d’expression  ,  pendant le temps d’hospitalisation, ou en hôpital de jour / CATTP-avec une scansion essentielle entre temps de production et temps de paroles- ont apporté une véritable contribution  au traitement des patients psychotiques, ce dont nous avons témoigné par de nombreuses publications et ce qui, aujourd’hui, avec ce livre s’enrichit encore d’autres histoires thérapeutiques où les ateliers d’expression ont toute leur place..

 

J’ajouterai que le champ de l’expression me paraît être une scène transitionnelle entre phénoménologie et psychanalyse, entre coprésences et transferts.

 

En 1978 j’ai été nommé chef de service et de secteur à Libourne près de Bordeaux en Gironde où j’ai exercé jusqu’en 2006.

J’ai publié plusieurs livres concernant les ateliers d’expression dont L’Abécédaire de l’Expression (ères 2OO0) mais aussi quatre romans, une auto biographie poétique, un « traité du bas de l’être »..

 

Mon livre actuel ,récemment paru dans la collection « Civilisations et psychanalyse » , souhaite témoigner-dans ma génération- du travail acharné  de nombreuses personnes soignantes (des équipes, comme on aime dire) afin de désaliéner la psychiatrie ,en particulier d’une dépendance trop exclusive au modèle médical .Dans le sillage de la psychothérapie institutionnelle –j’ai beaucoup partagé avec Tosquelles, Oury, Gentis- nous avons à Bordeaux et ailleurs suscité des carrefours où pouvaient se confronter –au sens noble- phénoménologie, psychanalyse, expression, sciences humaines. Mon épouse Jacqueline a animé pendant longtemps un séminaire d’Ethnopsychiatrie, inclus dans la formation universitaire des psychiatres.

 

Ma rencontre avec le philosophe Francis Jeanson nous a aidés à mettre résolument l’accent sur les problèmes de la socialité, l’importance d’aider les patients à  être citoyens et si possible participer à une culture vivante. Un chapitre intitulé « Scènes théâtrales »  raconte des expériences théâtrales aventurées en Gironde et ailleurs.

Le chapitre médian du livre « Judith ou la tragédie du dire » rapporte, dans le style d’un journal clinique, une psychothérapie analytique que j’ai pu mener –pendant dix ans- avec une personne gravement schizophrène. Et qui témoigne parfois  d’un partage  de moments intensément poétiques.

Un chapitre dans le sillage de Searles et de Benedetti, grands aventuriers de la psychothérapie des psychoses, interroge le rapport scénique nécessaire entre co-présences et transferts. Suivent des interrogations sur la différence entre  sublimation et aufhebung et la valeur  parfois héroïque  du surmontement  dans les tragédies psychotiques. Enfin la «  pulsion invoquante » prend parfois une valeur fondatrice ; je rappelle les nombreux écrits de Derrida à propos de la voix proférante d’Artaud lorsque celui-ci s’efforce –selon  les termes de Derrida- de « forcener le subjectile ».

 

A la fin d ce livre, j’invite le lecteur à venir à Bordeaux et à aller sur un promontoire d’où Hölderlin laissait son regard aller… à l’infini, sur l’estuaire de la Gironde. En cette situation il trouva-(paraît-il) inspiration d’écrire : Ce qui demeure, les poètes seuls le fondent.

 

 jeanbroustra@yahoo.fr                

 

 

 

                      

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