Handicaps et chemins frayés :  quelles traces, quelle (s ) place (s), quel (s) pas vers l'autre ? 

Agnès VILAIN

 

 

 

 

La trace humaine a partie liée avec le corps et le geste. Qu'advient-il, alors, lorsque par suite d'une déficience, le rapport à la trace se trouve modifié ? Quels canaux emprunter pour préserver ce vecteur d'identité ? Quelle part tient-il dans notre inscription concrète et symbolique  au sein d'une communauté ? Et s'il y a médiation dans l'accomplissement de la trace, alors, quelle part pour soi, quelle part pour l'autre ? Autant de pistes que nous nous proposons d'explorer.

 

  •  Quand la déficience vient modeler la trace

1° Si la trace est une émanation du corps, alors qu'advient-il lorsque celui-ci connaît une limitation ?

 

Exemple : Je suis handicapée physique et il se trouve que j'écris beaucoup. Or, mon écriture manuscrite est très marquée par mon handicap au point que si j'écris à la main, cela risque d'être difficilement lisible. Il y a donc d'emblée une distance entre l'empreinte qui reflète la difficulté du geste et le contenu que je souhaite communiquer, avec un minimum de plénitude et d'assurance, à autrui. Dans ce contexte, il existe donc à mes yeux une très grande distance entre la trace que je laisse et la présence que je souhaite symboliser en écrivant.

 

2° A l'inverse, il arrive que pour certaines personnes en situation de handicap, la trace, l'empreinte, se fonde non pas sur un symbole visuel mais sur une matérialité tactile.

 

Exemple : pour les personnes non voyantes, ce qui fait trace, c'est ce qui peut se toucher, se sentir ou s'entendre : la manière dont quelqu'un se signale, de la voix, du toucher, les odeurs caractéristiques sur un parcours, le relief des caractères braille, les bandes podo-tactiles, les feux sonores... Ce sont donc d'autres sens que la vue, référence a priori dominante lorsqu'on parle de trace ou d'empreinte, qui sont ici sollicités.

 

3° Autre contexte, à l'opposé du précédent, le rapport à la trace des personnes sourdes. Si j'en parle ici, ce n'est ni par effet de style ni par esprit de catalogue, mais parce que pour elles, la notion de trace au sens visuel du terme est cruciale à plus d'un titre. D'une part, la vue acquiert une importance redoublée dans la mesure où elle supplée l'ouïe, d'autre part, beaucoup de personnes sourdes n'ont pas accès à la parole. Elles vont donc cartographier a priori leur environnement pour ne pas avoir à demander leur chemin.

 

Exemple : Marc Renard, atteint de surdité profonde depuis l'âge de deux ans et auteur du livre Des sourds dans la ville, note que : « les sourds ne se déplacent jamais au hasard. Parfois, ils préfèreront un trajet plus long mais connu  ou permettant de voyager avec un ami[1]. » Ici, ce qui est mis en relief, c'est l'importance de la trace comme point de repères, balisage qui permet de pallier la déficience.

 

4° jusqu'ici, nous avons mis en lumière différentes formes de handicap qui induisaient différentes relations à la trace. Cependant, il est, je crois, une donnée transversale à ces différents contextes : la mémoire. En effet, c'est grâce à son truchement que la trace devient empreinte. C'est elle qui va permettre d'engranger les traces, les signes, pour que l'environnement devienne familier et que l'on puisse y poser son empreinte.

 

Exemple : Pour ma part, écrivant presque exclusivement à l'ordinateur, je ne peux pas avoir recours à ces notes à la sauvette que l'on prend sur des post-it ou des bouts de papier. Dans ma mémoire, médiateur d'autonomie qui supplée le geste, nichent donc des noms, des visages , des titres de livres ou de films, mais aussi des données administratives que je veux pouvoir fournir sans avoir à appeler une tierce personne pour qu'elle me donne le document correspondant. De même, une fois qu'une personne non voyante ou sourde aura mémorisé un trajet à l'aide de signes qui seront parlants et symboliques pour elle, elle en gardera une empreinte qui fera sens pour elle.

 

Je viens, en parlant de la mémoire, de lier la trace et l'empreinte. Je pose l'hypothèse que l’empreinte serait la trace sciemment faite mémoire : legs engrangé, façonné de l'individu au monde et du monde à l'individu. Qu'en est-il lorsque la déficience s'invite dans cette relation duelle ?

 

  • Empreintes et lien social : quel enracinement pour soi, quel mouvement vers autrui ?

1° Il arrive que la trace et l'empreinte se confondent. Quand on marche sur une terre meuble, sur le sable ou sur la neige, on laisse ses empreintes sans même y penser. Cependant, d'un point de vue créatif et symbolique, l'empreinte est la trace que l'on choisit délibérément de laisser en accomplissant un geste.

 

Exemple : Une de mes amies, céramiste, propose à ses proches de laisser l'empreinte de leurs mains ou de leurs pieds sur des plaques d'argile. Ensuite, ces empreintes, décorées ou laissées vierges par leurs auteurs sont intégrées à une allée de son jardin. Elles gardent la mémoire d'un passage, elles tracent un chemin continu entre le passé, le présent et l'avenir, elles disent comment certains se sont posés là et y ont trouvé sens. Nous étions deux, chez elle, l'été dernier. j'y ai laissé l'empreinte de mes mains et l'amie qui m'accompagnait celle de ses pieds. J'ai choisi la main parce que cela me permettait un geste libre qui ne m'est pas accessible avec le bas du corps. Il s'agit donc bien d'une inscription délibérée au sein d'une communauté symbolique.

 

2° Je parle de liberté. Dans sa proximité se trouvent l'autonomie et l'autorité entendue comme la capacité à exercer librement une présence pleine et reconnue, dans ses rapports avec soi-même et avec autrui, au sein d'une communauté. Ces dimensions, présentes chez chaque être humain prennent pour les personnes handicapées une texture particulière dans la mesure où le chemin est plus long, plus hasardeux, pour les construire et  les défendre... Dans cette dynamique, l'empreinte va jouer un rôle prépondérant. Si l'on admet qu'elle représente le signe qu' autrui garde de nous, le symbole qui fait le lien avec lui, alors comment faire pour que cette empreinte soit accueillie, ouvre des possibles et soit un gage de plénitude dans l'inclusion sociale ? En commençant, j'évoquais mon propre rapport à la trace manuscrite. Cette trace ne suffit pas à faire de ma parole écrite un objet partageable par autrui, qui puisse témoigner pleinement de ma présence et de ma pensée. Depuis quelques années, j'utilise donc pour écrire non seulement un ordinateur mais aussi un logiciel de dictée qui fonctionne via un microphone et me permet d'écrire au rythme de ma pensée ce qui ne serait pas le cas si j'utilisais uniquement le clavier. Pour moi, paradoxe, le geste d'écrire, à l'origine éminemment lié à la trace, en passe par la voix liée au souffle et à l'invisible. Je délègue l'accomplissement du geste d'écrire, aligner des caractères sur une page, à une machine qui va me prêter sa force et sa vitesse. En l'occurrence, je jouis d'une pleine autonomie puisque l'objectif que je me fixe est pleinement atteint : le geste d'écriture n'est plus entravé et que mes interlocuteurs vont pouvoir déchiffrer mes mots, comprendre ma pensée, échanger avec moi...

 

3° Cette situation trouve cependant ses limites : j'ai moins accès que d'autres à la spontanéité que permet la main nue, sans aide technique. Par exemple, alors que j'ai un rapport très ancien et constant au livre, je n'ai jamais écrit dans les marges comme je l’ai vu faire à certains de mes amis. Sans cet embarras d'écriture, l'aurais-je fait ? Peut-être, peut-être pas. En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'aujourd'hui aucun de mes nombreux livres ne porte mon empreinte de lectrice et que, dans la mesure où je n'ai pas pu choisir, on peut y voir un paradoxe imposé par mon handicap... De même, si l'envie me vient d'écrire une carte postale dans la rue, je devrai me faire aider de quelqu'un. Je sais, pour les pratiquer au quotidien, que ces échanges sont souvent l'occasion d'un compagnonnage porteur de sens. Il n'empêche que j'éprouve un sentiment de satisfaction et de légitimité à tracer ma signature manuscrite ou bien ajouter quelques mots à main nue au bas d'une lettre dactylographiée pour authentifier ma présence : dire que c'est bien moi qui suis là et qui me porte garante de mon propos ou symboliser par une signature mon adhésion à ce que d'autres ont écrit. Se pose dans ce dernier cas la question du rapport entre l'empreinte et le contrat social avec ce qu'il suppose d'inscription dans la communauté, de place donnée ou acquise, d'accès à l'autonomie et à la responsabilité.

 

4° Jusqu'ici, j'ai beaucoup parlé du handicap physique qui constitue, chronologiquement, mon premier terrain d'expérimentation. Cependant, comment aborder l'empreinte, le geste et le handicap, sans songer aux personnes sourdes et à la langue des signes ? Paradoxe, encore ! Ici, les signes n'ont autre support que le regard d'autrui dans le moment du dialogue. Ils s'apparentent donc aux arts sans traces, danse, théâtre. À signaler qu'au lieu des noms ou surnoms littéraux que s'attribuent entre eux les entendants, les personnes sourdes peuvent s'attribuer des sortes de surnoms visuels, signes de reconnaissance qui les désignent au sein d'un groupe. Une amie sourde qui porte les cheveux longs et fait souvent un geste de la main pour dégager son visage s'est vu attribuer ce signe d'identité par son parrain, lui-même sourd profond. Ici, l'empreinte n'est ni scripturale ni fixe. Elle n'est jamais déposée, toujours portée par le geste. Pourtant, empreinte symbolique, elle renvoie à la mémoire et à l'Histoire d'une communauté.

 

5° Cependant, sur le plan concret et symbolique, une question demeure : quelle trace  les sourds signeurs peuvent-ils laisser de leur présence aux entendants qui ne maîtrisent pas la langue des signes ? J'apporte ici les éléments de réponse dont je dispose. L'amie sourde dont je parlais tout à l'heure est graphiste, c'est elle qui a dessiné le logo , sorte d'empreinte, de «Faire des Égaux». Une image venue de la langue des signes et où la présence des deux mains donne au « faire » et à sa dynamique de création, un relief particulier. Mais ce travail peut aussi représenter autre chose : une image qui, par-delà le handicap et les difficultés de communication qu'il induit, parle pour son auteur à ceux qui la regardent.

 

6° Il me semble  qu'au fond, le handicap peut-être vécu comme l'empreinte d'un hasard malencontreux et les formes humaines ou techniques d'accompagnement comme des façons de creuser ensemble un nouveau sillon pour mûrir et avancer d'un pas plus sûr. Parmi ces expériences, l'expérience artistique ouvre des voies particulièrement prometteuses. À une journaliste qui l'interviewait sur ce qu'il ressentait devant ses statues, Jean-Marc B., céramiste à Nîmes et personne en situation de handicap mental répondait : « Elles me disent, qu'il est beau, ce gars ! » J'ai choisi de conclure sur cette anecdote parce qu'elle permet de mettre en rapport la trace échue et l'empreinte modelée. La création permet à la fois de travailler la forme, de laisser l'œuvre parler pour soi jusqu'à devenir éventuellement un médiateur auprès du public, et de se revendiquer auteur. Ici, Jean-Marc a été mis en situation d'exposer, de partager son oeuvre avec un public, de voir quelles réactions elle suscitait et d'expérimenter pour lui-même un nouveau positionnement social. Il semble aujourd'hui naviguer sous un bon vent, je souhaite qu'il en soit de même pour tous les créateurs et autres chercheurs d'empreintes...

 

 Agnès Vilain



[1] Renard, M. Des sourds dans la ville, Paris, Editions de l’ARDDS, 1999, p.144. 

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