L’écriture, ou la trace ambivalente du difficile chemin vers l’autre

Jean Luc OLIVAUX

 

 

Dans le monde animal, l’empreinte est une trace orientée, un vecteur marquant un chemin entre une origine et une destination. Le pisteur de trace peut être le partenaire sexuel ou le prédateur, voire le parasite. Chez les humains, l’écriture est une trace socialisée délivrant un message partant de soi pour aller vers l’autre. Ici la trace est un message objectif à but de communication, le lecteur de trace en est le destinataire. Pour terminer ma comparaison, le pisteur de trace est alors le graphologue, qui va questionner non la trace dans son discours explicite, mais dans ce qu’elle révèle de l’auteur de la trace. Il va le faire à travers la façon dont ce discours est matériellement reproduit, avec un instrument –stylo, crayon, feutre, bic- sur un support –papier de différente qualité et format- en formant les lettres et mots appris selon un modèle commun mais restitués d’une façon toujours singulière et inimitable à travers chaque écriture manuscrite.

 

Parler de l’écriture manuscrite aurait longtemps pu être considéré comme un pléonasme. De nos jours, ce n’en est plus un, tant l’écriture est devenue électronique, imprimée, immatérielle et totalement homogène et banalisée, une fois un type de police choisi. Et le nombre de celles-ci est grand. Pourquoi, d’ailleurs évoquer cette survivance du passé à l’heure du mail, du courriel, et de l’adressage instantané dans le monde entier à des centaines ou des milliers de personnes contactées par la vertu d’un simple « clic » et la magie du web ?

 

Parce que seule l’écriture manuscrite parle intimement de celui qui l’utilise. Les mots qui sont lus, transmettent plusieurs messages. Toute forme d’écriture est susceptible de véhiculer quatre messages de nature différente. Le premier est le message manifeste, le contenu objectif du discours mis sur le papier, celui que chacun lit à l’identique dans un livre ou un journal. Parfois peut se glisser un deuxième message, latent celui-ci, à l’image du fameux « va, je ne te hais point » où il faut comprendre le « je t’aime » que la décence interdit de formuler clairement et qui va être sous-entendu en contrepoint : nous avons là ce que l’expression populaire « lire entre les lignes » rattache si bien à mon propos. On peut aussi penser aux Dbl du Rorschach. Les autres messages se situent dans le champ de l’inconscient. J’appelle le troisième, message inconscient sémantique, là où le mot trahit une vérité méconnue à travers le lapsus et qui fait irruption involontairement. Un mot écrit à la place d’un autre. Ou à l’exemple de cet enfant ayant des difficultés psychologiques en lien avec l’existence d’un frère jumeau et qui « se trompait » régulièrement dans l’orthographe des mots contenant des redoublements de lettres. Enfin, aucune écriture n’est exactement identique à une autre, chaque écriture évolue au long de la vie, ce qui atteste bien de la valeur personnelle que l’on peut lui attribuer : j’appelle inconscient graphique ce quatrième type de message. Et c’est uniquement ce dernier type de message qui intéresse le graphologue.

 

Pour évoluer en se différenciant du modèle scolaire fondateur, chaque écriture, à travers celui  ou celle qui la met en œuvre, va devoir résoudre un conflit purement graphique. Privilégier la lisibilité du message pour faciliter la compréhension du destinataire ou bien favoriser la vitesse de production pour mieux suivre le cours de la pensée ou la prise de note. On écrit toujours moins vite que l’on ne parle, et on parle moins vite qu’on ne pense. S’appliquer à écrire lisiblement ou se dépêcher à noter le plus possible de ce qui est entendu ou pensé, autrement dit, choisir pour finalité de l’écriture la lisibilité pour l’autre ou la progressivité pour soi, voilà bien deux buts contradictoires. Chaque scripteur résout à sa façon ce conflit sans en avoir conscience : le graphologue va interroger le graphisme en se demandant quel choix a fait le scripteur et quelle est la qualité, l’efficacité de la réponse donnée.

 

Examinons maintenant quelques réponses données à ces questions dans trois écritures.

 

A travers les deux premiers exemples, je vais pointer les paradoxes de deux écritures qui vont admirablement faire une synthèse originale de ces deux exigences. Le troisième exemple mettra en valeur la grande proximité graphique entre le dessin et l’écriture d’un même scripteur.

 

Ecriture A. Homme, 65 ans, psychanalyste.

 

 

 

C’est une écriture de mouvement, difficilement lisible, qui se jette sur le papier avec une sorte de violence. On discerne de l’impulsivité dans une mise en page très libre, avec des lignes montantes, des grandes barres de t lancées, acérées. La forme des lettres est malmenée, très irrégulière. Beaucoup de combinaisons très personnelles, beaucoup de simplifications, voire des mots abrégés, réduits à deux ou trois lettres « qulq » pour « quelques », « tjs » pour « toujours ». Beaucoup de lettres sont illisibles ou manquantes, englobées dans des combinaisons qui les refondent dans un nouveau matériau. La lisibilité est aussi mise à mal avec quelques tendances à la filiformité. Filiformité elle-même en contradiction avec les grands prolongements supérieurs et inférieurs de cette écriture. On se dit là qu’il est fait peu de cas du lecteur : comprenne qui pourra. Ou alors, réservé aux initiés : après tout, cette lettre est visiblement adressée à un collègue, à un proche. Mais à bien considérer cette écriture, notre opinion va se relativiser. En effet, examinons maintenant ce que l’on appelle «  les petits signes », soit la ponctuation, les accents, tous ces éléments de précision qui ne sont pas indispensables à la compréhension du texte s’ils manquent, mais qui lui apportent rythme, précision, ces compléments qui peuvent passer pour une application un peu naïve du modèle, ou conformiste, dont on peut être parfois tenté de se passer, justement pour aller plus vite. Que constatons-nous ? Nous avons 10 lignes (plus la date et la signature). Dans ces 10 lignes nous trouvons 5 virgules, 5 points, 2 points d’exclamation, 2 mots encadrés de guillemets, 3 points d’exclamation, 5 points de suspension (3 suffisent !) et un mot souligné (la date). Soit une profusion de ces « petits signes ». A bien y regarder, aucun n’est inutile, chacun a sa place. Peut-être 6 points sur les i manquent-ils, mais 18 autres sont présents ! ainsi que tous les accents. Donc se trouvent ici réunies les marques d’une impulsivité certaine d’une pensée qui avance et qu’il faut se donner la peine de suivre car le scripteur ne semble pas beaucoup se soucier d’être suivi. Le mouvement prime, la lisibilité semble dédaignée… Erreur donc ! Comme le Petit Poucet, nous sommes guidés par de tous petits cailloux blancs qui donnent les repères essentiels pour suivre le discours, le chemin. On peut aussi se dire que pour un psychanalyste, l’essentiel n’est pas toujours dans ce qui est mis au premier plan.

 

 

 

Ecriture B. Homme adulte.

 

La encore, le mouvement s’impose. Les changements de direction sont impétueux et affirmés, très loin de ceux traduisant les hésitations et incertitudes d’adolescents qui ne savent pas « sur quel pied danser ». 90° d’angle entre trois lettres successives, impressionnant ! Là aussi des r ou s finaux lancés et acérés comme des coups d’épée rageurs traduisant dans leur démesure de l’ambition, des désirs et une part d’utopie. Ces « que » en arobase à l’enroulement artistique. Une pression forte, en relief, une écriture rapide. Les idées fusent.

Le paradoxe de cette écriture tient à ce que l’apparent désordre exubérant que je viens de décrire se trouve finalement canalisé par cette même écriture qui montre à la fois la force et la domestication de la force. Tout d’abord la mise en page est impérieuse, le texte occupe toute la page mais l’écartement des lignes assez grand lui permet de respirer et d’éviter au maximum les enchevêtrements provoqués par ces grands prolongements volubiles. De plus la tenue de ligne est impressionnante. La ligne est-elle horizontale ? Non, mais elle en donne l’impression. Impression renforcée par le dernier élément de stabilisation de l’écriture à savoir l’égalité de la zone médiane. Cette zone médiane, celle des petites lettres, est ici petite, très égale dans sa dimension et assez homogène dans sa forme. La très bonne formation des o est d’autant plus remarquable que nombre d’entre eux sont tracés après le y de yo, « je », y qui va puiser loin en arrière dans la zone inférieure. Cette écriture est remarquable dans ce fait que les extravagances ou les divagations des grands prolongements (verticaux, penchés, renversés ou encore en arc) viennent se résoudre calmement dans une zone médiane maîtrisée qui va ainsi concilier les contraires (prolongements supérieurs et inférieurs). Cette écriture que Christophe Colomb a tracé voici six siècles dit bien la démesure de ses élans, de son ambition, de son désir, démesure dans le sens hors du commun mais non pas inatteignable car la zone médiane dit bien en quoi il a su canaliser son énergie pour la rendre efficace.

 

 

 

Ecriture C. Homme adulte.

 

 

Où vous reconnaîtrez aisément St Exupéry à travers son dessin du petit Prince, dessin placé ici au début d’une lettre qu’il adressait à une amie.

Plus de paradoxe ici, mais un conflit mouvement/forme admirablement résolu grâce à une grande maîtrise de l’espace. L’exercice est ici d’interroger en graphologue le dessin si célèbre du petit Prince. La question posée est de rechercher la similitude graphique entre le dessin et l’écriture. Un premier aspect s’en dégage avec force. L’organisation dans l’espace qui va rythmer très agréablement le blanc et le noir. Ecrire en noir sur du blanc revient aussi à organiser le blanc autour du noir. Ici les deux dialoguent à égalité : ils ne luttent pas l’un contre l’autre mais s’appellent et se répondent. Le texte est aéré, ménageant un espace entre les mots et entre les lignes. On notera que l’écriture est très juxtaposée, c’est-à-dire que la plupart des lettres sont séparées les unes des autres. Là encore, la ponctuation est présente, précise et discrète à la fois. De la même façon, le dessin est aéré : très peu de traits du personnage se touchent : la tête est décollée du tronc, les mains ne sont pas attachées aux bras, ni les bras au corps, etc… On retrouve ici la juxtaposition de l’écriture.

 

 

 

 

Un deuxième aspect saute aux yeux du graphologue : la très grande sobriété des deux graphismes. L’écriture est simplifiée, c’est-à-dire que les lettres sont réduites aux éléments essentiels en permettant une lecture sans ambiguïté : le T, deux traits, le u une simple coupe, etc… La juxtaposition favorise les simplifications en supprimant les liaisons. Le dessin est à l’unisson avec une extrême sobriété de moyens. Une fleur ? un trait surmonté de quatre points. Et la fleur est là, dans son évidence indiscutable. La manche droite ? Deux traits à angle droit, en L majuscule. La tête ? un rond, deux points pour les yeux, un pour la bouche, un trait pour le nez : c’est la tête à Toto, celle de Tintin (seuls le nez et la houpette changeront). C’est aussi le prototype du visage humain, l’empreinte génétique qui fait sourire les nourrissons quand on la leur présente, c’est le fondement du visage humain par excellence. On peut penser que c’est la force issue de la sobriété du dessin de St Exupéry qui rend inoubliable ses dessins.


Dans cette écriture-dessin, la sobriété aide à la rapidité avec une grande économie de moyens. Les deux écritures précédentes affirmaient une force difficilement contenue mais néanmoins endiguée de façon différente dans chacun des cas.

 

J’ai voulu illustrer par ces exemples quelques unes des multiples façons qu’a chaque scripteur de s’affronter avec la réalité suivante, chaque fois qu’il prend une feuille blanche : comment vais-je tracer mon chemin pour aller vers l’autre bord de la feuille, à la rencontre de mon lecteur ? Et la question que se posera le lecteur, quand celui-ci  est un graphologue, et pas nécessairement le destinataire originel du document, sera : comment ce scripteur se positionne-t-il et s’organise-t-il dans cette avancée vers l’autre ? Que dit-il de lui au travers de sa façon de venir vers moi ?

 

Jean Luc OLIVAUX

 

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